La tablée · La place gardée
Tu arrives entre le plat et le fromage, comme souvent, parce que le train du dimanche n'attend personne et que tu as cessé de t'en excuser. La table est déjà pleine, bruyante, le chien quelque part sous la nappe à guetter une miette. On t'accueille fort, on t'embrasse, on te trouve bonne mine ou mauvaise mine, selon qui parle.
Quelqu'un t'a gardé une chaise vide, à ta droite. « Au cas où, cette année, tu nous présenterais quelqu'un », glisse Tante Monique, ravie de sa phrase, sans une once de méchanceté. C'est sa façon de prendre de tes nouvelles ; elle ne sait pas qu'elle te désigne un manque.
En face, Lila, neuf ans, ta nièce, te fixe avec le sérieux des enfants qui écoutent tout et ne disent rien. Au bout de la table, Mémé épluche lentement une pomme, son couteau qui tourne, et lève les yeux vers toi sans rien dire.


